Des Iroquois sur les galères du Roi-Soleil ou la diplomatie du fer

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Galériens du Roi-Soleil à Marseille au XVIIe siècle

Aujourd’hui, «Vivre une galère», «Etre dans une galère» ou le mot «galère», exprime une souffrance lors d’un moment difficile. Pourtant la vie de galérien sous le règne du roi français Louis XIV (1638-1715) exprimait une autre réalité de terreur pour la souffrance physique et morale. Entre 1660 et 1710, beaucoup d’hommes et d’enfants vont devenir des galériens, soit des esclaves du Roi-Soleil qui ramaient sur les galères royales en Méditerranée pour assurer la sécurité maritime et montrer la splendeur de la Marine de Louis XIV. Forçats condamnés à mourir de fatigue ou sous les coups de fouet, les prisonniers des galères venaient de tous les horizons du royaume du Roi-Soleil, et même au-delà de la France.

Entre 1680 et 1748 a existé en France un régime carcéral très particulier : les galères. Héritage de la Rome antique, ce système pénitentiaire a été remis au goût du jour dès le début du règne de Louis XIV et s’est poursuivi sous la Régence et une bonne partie du règne de Louis XV. André Zysberg, agrégé d’histoire et chercheur au CNRS a étudié la vie des galériens du Roi-Soleil à Marseille. Dans ses recherches, André Zysberg explique que les galères étaient avant tout « le plus grand pourrissoir d’hommes de la France » d’où un homme sur deux sortait vivant.

Le taux de mortalité était important tout au long du parcours jusqu’à Marseille, soit depuis Rochefort ou Paris. La «chaîne» est le terme définissant le convoie des prisonniers attachés les uns aux autres par un carcan de fer rivé au cou. « Avant d’arriver à l’arsenal de Marseille, seul port d’attache des galériens, les forçats avaient à subir la terrible épreuve de la « chaîne», le voyage entre les divers lieux de France et Marseille. Les chaînes les plus meurtrières étaient celles de Paris et surtout celle de Bretagne, qui demandaient cinq à sept semaines de marche. Enchaînés au cou, deux par deux, supportant 15 à 20 kilos de chaînes et devant effectuer une moyenne de 20 kilomètres chaque jour, battus, rançonnés et mal nourris par leurs convoyeurs, une bonne partie des forçats n’arrivaient pas au port. Surtout l’hiver. Une sélection « naturelle » qui faisait que les plus solides seulement s’en sortaient. ».

Pour exemple, Zysberg cite le commandeur de Malte à Marseille, de Montolieu, commentant la composition d’une chaîne parvenue à Marseille en mai 1710 « Comme je suis depuis quelques jours à ma campagne, je ne puis examiner les chaînes de Paris et de Metz arrivées lundy au nombre de 333 (…) des connoisseurs m’ont asseuré que les testes estoient parfaitement belles, et qu’ils y avoient remarqué environ un tiers de bons hommes ; il en est mort dix en route et un en arrivant, et quarante-six malades portés à l’hôpital. »

A propos de la Chiourme à Marseille, André Zysberg indique que « Les relations homosexuelles semblent aussi habituelles et pratiquement tolérées […] Des forçats travaillant en baraque entretenaient leurs gitons, appelés à Marseille les « passe-gavettes ». Il s’agissait d’enfants abandonnés, de jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, à la fois mendiants, lazzaroni et prostitués, qui étaient ainsi « adoptés » par les galériens. Selon l’historien, les échevins marseillais ont adressé une lettre au roi à Versailles pour proposer de mettre fin à ce commerce et d’enfermer ces jeunes vagabonds dans la Charité de la ville. Le ministre de la Marine demande alors des explications aux officiers des galères, pour « deffendre aux argousins […] de souffrir sur les galères ni dans les baraques aucun enfans, vulgairement nommés passe-gavettes, que les forçats et Turcs élèvent dans ce métier, que l’on voit habillés de bonnets, habits et chemises de forçats, et qui les aydent d’ordinaire à maintenir les intrigues qu’ils ont en ville, et même à des commerces plus honteux. »

Étrange destinée peu connue, plusieurs Iroquois du Canada vont se retrouver à voguer sur les galères méditerranéenne du Roi-Soleil à la fin du XVIIe siècle. Une trentaine de Sénécas et de Gogoyouins ont été capturé par le gouverneur militaire de Denonville, lors d’une expédition punitive contre la ligue Iroquoise se trouvant au sud du Lac Champlain. Après ce raid éclair, les troupes françaises ramènent une cinquantaine de prisonniers iroquois, composés d’hommes, de femmes et d’enfants, tous pris sur le parcours entre Montréal et les villages de l’Iroquoisie.

Le marquis de Denonville ayant reçu l’ordre du roi Louis XIV de lui envoyer de «forts et robustes yroquois» pour les galères royales, ce dernier organise un premier envoi vers le port de Rochefort de trente hommes non chrétiens. Contre son propre avis, ces prisonniers amérindiens sont destinés à devenir les esclaves du Roi-Soleil en Méditerranée. Parmi eux, Ouréouaé, un grand chef Goyogouin (Cayugas) et ennemi juré des Français, qui va vivre une expérience particulière durant ce long périple entre l’Iroquoisie et le port de Marseille le menant vers une équanimité de l’âme. Cependant, peut-on vraiment imaginer le choc culturel et psychologique pour un amérindien des forêts nord américaines se retrouvant en Europe, traversant la France à pied de Rochefort à Marseille, pour ramer sous le fouet en pleine Méditerranée.

Comme historien, recomposer cette extraordinaire histoire commence par des documents archivés en France, sur les conditions des galériens. Puis des témoignages de galérien, à l’exemple du témoignage de Jean Marteilhe, protestant français envoyé aux galères pour sa religion pour y mourir, mais qui survécut et rédigera ses mémoires. La condition de vie décrite par l’ancien galérien donne une idée de ce que les iroquois ont vécu. Les brimades de la garde, la marche forcée sur les routes du royaume de France et les châtiments corporels infligés aux prisonniers sur les galères expliquent que la mortalité des iroquois galériens représente cinquante pourcent après deux ans de captivité.

Le fait important est que les survivants iroquois ont été les seuls galériens à recevoir une grâce royale pour être renvoyés au Canada, et «ceulx pour le bien des colonies de sa Majesté et la paix en ses terres du Canada». En réalité, l’envoi aux galères de plusieurs chefs iroquois avait créé une crise importante entre les colonies françaises et plusieurs nations amérindiennes, qui ne comprenaient pas cette façon de faire des Européens. Un jeune officier de marine canadien vivant à Rochefort et parlant la langue iroquoise, Joseph Le Moyne de Serigny, va rechercher les treize survivants à Marseille pour les ramener à Québec «avec doulces caresses et marque d’affection pour garder la France en bonne grâce..».

Après son retour en Nouvelle-France, le chef Ouérouaé va exprimer une équanimité dans sa nouvelle relation avec la Nouvelle-France en offrant huit colliers de paix ou wampuns, au nouveau gouverneur Frontenac en 1689. Ainsi « Le huitieme et dernier collier est pour luy dire que luy Oureouaé est père de tous les François, mais particulièrement Collinguy qui a eu un trez grand soing d’eulx pendant leur voyage de France et depuis leur retour en paix et qu’ils ne sont tous deux qu’un mesme corps car depuis qu’ils estoient auprès de luy leur avoir du faire oublier tout ce que leur esclavage avoit eu de fascheux et paroissoit dans la soumission qu’un fils doit avoir pour son père..»

 

Source imprimée:

Baugy, Henri de, Journal d’une Expédition contre les Iroquois en 1687, Editeur Ernest Sérigny, Paris, 1883.

bibliographie et source historique sur les galères au XVIIe siècle

Chirat, Didier, Vivre et mourir sur les galères du Roi-Soleil, édition Ancre de la Marine, 2006.

Marteilhe, Jean, Mémoires d’un galérien du Roi-Soleil, Mercure de France, 1989.

Zysberg, André et René Burlet, Gloire et misère des galères, Coll. Découvertes Gallimard, Paris, 1991.

Zysberg, André, Les galériens : vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France (1680-1748), Éditions du Seuil, Collection Points Histoire, 1991.

Articles historiques sur les iroquois du gouverneur Denonville

Eccles, William, «Denonville et les galériens iroquois», dans Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume14, décembre 1960, p. 408-429.

Leclerc, Jean, Denonville et ses captifs iroquois, dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol.14, 1961 p.545-558.

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