Le détective Silas Carpenter : un policier d’exception à Montréal (1882-1912)

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Photographie inédite prise en 1889 au retour de la fameuse expédition Morrisson (publiée dans L’album universel, vol. 19 no 31. du 29 novembre 1902). Le guide de chasse français de Nantes Pierre Leroyer (debout à gauche) et le constable de Montréal James MacMahon (assis au centre) ont intercepté Donald Morrison sur les instructions du détective Silas Carpenter (debout à droite).

 

Silas Huntington Carpenter : un détective professionnel (1882 à 1896)

Né le 29 janvier 1854 à Brownsburg dans le comté d’Argenteuil, Silas Huntington Carpenteri est simple constable à la ville de Montréal en 1880, puis il gravit les échelons pour devenir sergent en 1882. Promu détective municipal de Montréal, Carpenter s’implique auprès des policiers d’expérience. Avant la fin du XIXe siècle, la promiscuité ethnique et la précarité de la classe ouvrière provoquent l’émergence d’une nouvelle criminalité urbaine liée à la prostitution, le jeu clandestin et le trafic de l’opium à Montréal.

C’est en 1889, qu’il utilise véritablement son instinct de fin limier dans l’affaire du fugitif Donald Morrison. Accusé d’assassinat à la suite d’un duel au revolver en pleine rue de Mégantic en 1888, Morrison se cache au sein de sa communauté écossaise des Hautes-Appalaches dans les Cantons-de-l’Estii. Après plusieurs mois sans résultat, le gouvernement du Québec demande l’aide des détectives de Montréal. Contrairement à ses prédécesseurs, Carpenter analyse chaque détail de la situation, pour comprendre l’état d’esprit du fugitif. Ses méthodes d’investigation dans la chasse à l’homme, et ses qualités de meneur d’hommes, lui permettent de mettre fin à la cavale du «cowboy hors-la-loi».

Le premier chef du Bureau des détectives de Montréal (1896 à 1912)

Entre 1894 et 1896, la corruption et le favoritisme à la police de Montréal provoque une enquête municipale, qui conclut à la création d’un bureau autonome de détectives ayant toute latitude pour sélectionner et former son propre personnel.i Silas Carpenter accepte de devenir le premier chef du Bureau des détectives de Montréal avec un salaire annuel de 2000$ et une totale liberté dans la direction des enquêtes. Laissant son agence privée à son coéquipier Peter Kenneth McCaskillii, le nouveau chef garde ses propres hommes et méthodes de détectiveiii .

Carpenter impose des innovations technologiques dans l’identification des criminels récidivistes, comme le portrait photographique déjà employée à la Canadian Secret Service Agency pour identifier un suspect. Il intègre surtout la technique du «Bertillonnage»iv comme enregistrement anthropométrique et catalogage des techniques criminelles. Vieux limier, il sait utiliser les maisons closes du quartier Red Light comme sources de renseignement sur une criminalité devenue plus radicale. « Les propriétaires de ces maisons rendent souvent des informateurs des services à la police en venant quelquefois en contact avec les grands criminels» v.

Au tournant du XXe siècle, les mouvements anarchistes et le grand banditisme s’organisent en Amérique du Nord. Dès 1899, la Police provinciale passe sous l’autorité du département du Procureur général, l’équivalent du Ministère de la Justicevi. Les détectives montréalais confrontent des pickpockets, des fumeurs d’opium, des cambrioleurs à la nitroglycérine comme Pat Malone et les «Yeggmen», de violents braqueurs de banque. En 1903, apparaît au Québec la «Mano Nera»vii, une société secrète criminelle sévissant au sein de la communauté italienne.

En novembre 1906, lors conférence de presse sur l’assassinat du «manchot italien» Antonio Sartoni, Carpenter déclare : «J’ai toujours senti le nécessité d’avoir des détectives qui parlent bien l’italien, car il m’est très difficile d’obtenir des renseignements. Tout habile et tout complaisant que soient les interprètes, il est impossible d’obtenir des Italiens les renseignements qu’on pourrait obtenir en leur posant les questions directement dans leur langue»viii.

En avril 1908, Carpenter est grièvement blessé sur la rue Mance, par une décharge de fusil de chasse tiré par John Dillon, un ancien constable irlandais recherché en Grand-Bretagne pour meurtre. Après plusieurs mois de convalescence, le chef des détectives confronte la ville de Montréal qui lui impose un détective par favoritisme. En janvier 1909, Silas Carpenter rédige une lettre de protestation contre cette ingérence : « In december 1896, when I was to accept the position of Chief of Detectives, I established a system by which men were taken into this office on trial, after which if they showed an aptitude for the work, I recommended them for promotion. This system worked well and the results during these years speak for themselves»ix . Une enquête du juge Lawrence Cannon conclut pourtant que ce conflit hiérarchique entrave le fonctionnement du service.

En 1912, Carpenter démissionne du Bureau des détectives placé sous la direction du chef de Police Campeau et quitte Montréal. Silas Huntington Carpenter décède à Banff (B.C) le 1er juillet 1916. Inhumé au cimetière du Mont-Royal, aucune rue ne porte son nom malgré ses 32 ans de service à Montréal.

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i Raymond, Proulx, Histoire de la Sûreté du Québec, publication officielle du Québec, 1987, p.25 et S. W. Horral, «Carpenter Silas Huntington», Ibid, vol.14.

iiNé en Angleterre le 22 novembre 1879 P.K.McCaskill a été formé comme équipier par Carpenter à la Canadian Secret Service entre 1892 et 1900, où il est engagé comme enquêteur criminel par le gouvernement québécois jusqu’en 1917.

iiiLors de la commission sur le crime Blanche Garneau en 1922, le sergent détective Joseph Valade indiquait «Oui, j’en ai fait une carrière (détective) parce que j’ai commencé presque dès mon enfance, à l’âge de treize ans à travailler pour Monsieur Carpenter et pour la Canadian Secret Service dans le Temple Building (…) je faisais du Shadow pour la Canadian Secret Service dans le Old Temple Building de la rue St-Jacques» source : BanQ-Québec, E110, Fond Commission Blanche Garneau,1960-01-0497/1, dossier4-5, p27-28.

ivDès 1880, le scientifique français Alphonse Bertillon établit une méthodologique dans l’identification sur des criminels récidivistes, se basant sur le classement des espèces animales. Le système Bertillon ou Bertillonage est la prise des mesures physiques avec description des signes particuliers, des cicatrices utilisant la photographie. Voir Pierre Piazza et all, Aux origines de la police scientifique : Alphonse Bertillon, Kharkala-CNRS, Paris, 2013.

v Citation de Silas Carpenter présentée par Daniel Proulx, Le Red Light de Montréal, 1997, p.13

vi Raymond, Proulx, Histoire de la Sûreté du Québec, publication officielle du Québec, 1987, p.9-28.

viiSur la Mano Nera et la naissance de la Mafia à Montréal, voir Pierre de Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de1900 à 1980, Montréal, de l’Homme, 2014, p.11-24

viiiPierre de Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, p. 18.

ixCette lettre de protestation a été publiée dans The Montréal Gazette du 14 janvier 1909-BanQ-collection microfilm.

iVoir S. W. Horral, «Carpenter Silas Huntington» dans Dictionnaire biographique du Canada, Université de Laval/Toronto, 2003, vol.14. (www.biographi.ca/fr/carpenter_silas_huntington_14f.html)

iiSur Silas Carpenter et l’affaire Morrison de 1888 à 1889, voir l’excellent travail de recherche de Jordane Labarussias dans, Histoire des enquêtes criminelles à la Sûreté du Québec (1870-1930), Sûreté du Québec/UQAM, 2013, p. 8-40.

 

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