Des Irlandais Fenians jugés au Québec sous haute tension internationale en 1866

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Édifice judiciaire représentant l’ordre public de l’autorité britannique, c’est à ce titre que le palais de justice de Sweetsburg (Cowansville-Qc) voit une procédure extraordinaire qui est déclenchée en novembre 1866 par le Gouverneur-général du Canada, Lord Stanley Monck, pour juger plusieurs membres de la Fraternité irlandaise des Fenians. C’est un procès très médiatique en Amérique du nord qui va se dérouler en décembre 1866, suite à la tentative d’invasion militaire sur le frontière américaine à St-Armand et Frelighsburg dans le comté de Missisquoi.

En effet, il s’y est tenu un procès international très médiatisé de seize prisonniers Fenians qui furent capturés et jugés à Sweetsburg en 1866, sous la haute protection des détectives du gouvernement canadien. De Londres à Washington, le procès de Sweetsburg avait un enjeu diplomatique important. C’est le premier procès historique pour des membres de la Fraternité Fénienne ou Fenian Brotherhood qui au lendemain de la Guerre civile américaine (1861-1865) organise une armée de soldats irlandais aux États-Unis pour envahir le Canada. C’est la naissance de «l’Armée de la République d’Irlande» (Irish Republican Army ou I.R.A)

Sous le commandement le Brigadier-général Samuel Perkins Spear, environ 1500 soldats Féniens ont franchi la frontière internationale le 7 juin 1866. Officier de cavalerie durant la guerre de Sécession, Samuel Spear commande cette attaque dirigée sur Saint-Jean-sur-Richelieu pour atteindre Montréal par train. Il envahit la région Brome Missisquoi avec quelques centaines de vétérans irlandais qui plantent le drapeau vert à la harpe d’or, le Green Erin Flag sur le poste douanier de Frelighsburg et de Saint-Armand. Les Féniens volent les drapeaux britanniques dans un échange de coups de feu sur le pont et aux alentours de Frelighsburg. Spear établit son campement militaire avancé sur le chemin Eccles Road sans rencontrer aucune résistance.

Son objectif est d’organiser une troupe de cavaleries depuis Saint-Armand, mais le manque de chevaux et de ravitaillement suffisant fait que les officiers féniens tentent d’acheter, puis de réquisitionner des chevaux dans les fermes alentours. Certains établissent des billets de remboursement, mais plusieurs chevaux sont volés. Après trois jours d’occupation du comté Missisquoi, Spear est informé de l’arrivée des troupes de cavaleries Royal Guides depuis Montréal et de l’infanterie canadienne depuis Saint-Jean-sur-Richelieu. De plus, tous ses hommes ne sont pas des vétérans. Il dirige une troupe indisciplinée, qui procède à des exactions dans le comté Missisquoi, comme piller les maisons, saisir le bétail et terroriser la population locale.

Quatorze des seize prisonniers Fenians capturés à Frelighsburg doivent être jugés selon le même cadre juridique des mesures de guerre des rébellions de 1837-38. Depuis la prison de Montréal, les condamnés sont escortés par une trentaine de détectives gouvernementaux en civil appartenant aux premiers services spéciaux canadien basé à Montréal. Sous la direction du magistrat et chef de police, le Lieutenant-colonel Ermatinger, les prisonniers Fenians sont envoyés à Sweetsburg par fourgon sur la rive sud puis par train spécial depuis St-Jean-sur-Richelieu jusqu’à la station ferroviaire de Farnham.

À leur arrivée au Palais de justice de Sweetsburg, un premier incident se produit car un cavalier arrive au galop en hurlant que des soldats Fenians ont franchi la frontière pour délivrer les prisonniers. Sur ordre d’Ermatinger, les prisonniers sont rembarqués en fourgon vers la gare de Farnham et un bataillon de la milice canadienne présent à Sweetsburg est envoyé en direction de Frelighsburg. Cette fausse alerte ravive la tension dans la région, où tous pensent que les Fenians vont revenir se venger. De retour à la prison du Palais de justice, un deuxième incident se produit car deux prisonniers irlandais se bagarrent, l’un accusant l’autre d’être à la solde des anglais.

Dans les premiers jours du procès, les presses américaine et canadienne sont présentent dans le tribunal. Le Secrétaire d’État américain Seward envoie son consul de Montréal sur place. Les journalistes américains se font l’écho de l’argument de l’avocat de Montréal commis à la défense par Washington, Bernard Devlin, qui déclare qu’aucun citoyen des États-Unis ne peuvent être jugés ni pendus en sol britannique pour un fait politique. En réponse, le juge Johnson qui préside le tribunal, confirme que seuls les Irlandais nés en Grande-Bretagne seront jugés comme sujet de sa Majesté et donc passibles de la peine de mort. Londres et Washington négocie en coulisse pour éviter un incident diplomatique sur les effets du résultat du procès à Sweetsburg.

Le tribunal identifie trois Irlandais comme sujet britannique car nés en Irlande, Thomas Smith, Michael Crowley et Thomas Madden, qui a été blessé et capturé comme officier Fenian sur la frontière. Coupable de haute trahison, ce dernier met le feu à sa paillasse dans la prison en pleine nuit espérant fuir en provoquant le chaos. L’incendie maitrisé, Madden sera finalement condamné à la sentence capitale en décembre 1866. Cependant, la Couronne transforme sa condamnation à dix de travaux forcés à Kingston en Ontario. Sous la pression de Londres et de Washington, Lord Monck intervient pour ne pas faire de martyrs Fenians en sol canadien, car la future Confédération canadienne ne pouvait pas naitre dans le sang irlandais…

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