LA PRAGUERIE DE 1440 : UNE RÉVOLTE MANIPULÉE CONTRE LE ROI DE FRANCE

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Au XVe siècle, le règne Charles VII marque le retour progressif du pouvoir royal sur le royaume, en s’opposant aux exigences aristocratiques de la noblesse de guerre qui maintient ses propres prérogatives institutionnelles privées. Entre décembre 1439 et octobre 1440, une révolte seigneuriale éclate en Poitou et en Bourbonnais contre la mise en place des ordonnances royales de Charles VII, qui sont destinée à contrôler les capitaines et hommes de guerre. Portant le nom de « Praguerie », cette révolte a été rapportée par plusieurs chroniqueurs du XVe siècle, dont les faits décrits nous permettent de mieux définir l’implication politique d’un proche conseiller du roi devenu un rebelle « Pragoys », le seigneur de Chaumont Pierre d’Amboise, qui va prendre part à cette rébellion,  en créant une rupture politique entre le roi et son héritier, le futur Louis XI.

Le contexte politique de Charles VII avant la Praguerie de 1440

Au premier tiers du XVe siècle, la déficience intellectuelle chronique de Charles VI provoque l’affaiblissement du pouvoir royal français, ce qui profite grandement aux grands seigneurs féodaux et aux gens de guerre durant la guerre de Cent Ans. Lorsque le roi Charles VI meurt le 21 octobre 1422, Charles VII devient le nouveau roi d’un pays divisé. En exil à Bourges, il recompose un Parlement et un centre politique à Poitiers. Son pouvoir administratif est reconstruit à Bourges à partir de la chancellerie appartenant à la maison de Berry. Surnommé par ses adversaires  le roi de Bourges, Charles VII est confiné dans ses propres domaines où il y est entouré de nombreux courtisans. Parmi les princes de sang restés fidèles, il reçoit l’appui de la maison d’Anjou grâce à son mariage avec Marie d’Anjou,  la fille de Louis II et de Yolande d’Aragon, reine de Sicile et duchesse d’Anjou. Habile politique, c’est elle qui  réorganise le parti du roi en soutenant financièrement et militairement l’effort de guerre français contre l’Angleterre et son alliée la Bourgogne.

 

Avec la libération de la ville d’Orléans, un nouvel élan de reconquête territoriale s’amorce grâce au passage éclair de « Jehanne la Pucelle » au sein du système militaire français. Son élan patriotique provoque de nouveaux efforts de guerre des seigneurs angevins auprès du roi de France pour regagner la maîtrise militaire des pays de Loire, du Languedoc et de l’Ile de France. Le couronnement de Charles VII et son sacre officiel à Reims le 17 juillet 1429 marque le retour légitime de la dynastie des Valois sur le trône de France vis à vis des prétentions anglaises et bourguignonnes. Partisan d’une réconciliation avec la Bourgogne, le roi de France signe le traité de paix d’Arras avec le duc de Bourgogne Philippe le Bon, le 21 septembre 1435. Malgré cet accord, les années entre 1435 et 1439 vont voir un pourrissement militaire et politique de la reconquête du territoire français sur l’Anglais. Un mécontentement général contre les réformes fiscales et militaires du pouvoir royal va créer un vent de révolte au sein de la noblesse française qui se trouve au service du roi. C’est la Praguerie qui se met en place dès la fin de 1439.

Le parcours politique du seigneur de Chaumont Pierre d’Amboise avant 1440

Pierre d’Amboise est né entre 1405 et 1408 au château de Chaumont-sur-Loire et il meurt au château de Meillant dans le Berry en 1473. Le cas de Pierre d’Amboise est très représentatif de cette noblesse de guerre à la fois au service du roi de France et fortement liées aux grands princes. Seigneur des terres de Chaumont-sur-Loire et d’autres fiefs sur les domaines des ducs d’Anjou, de Bourbon et d’Orléans, Pierre d’Amboise est également chambellan et conseiller de Charles VII entre 1435 et 1440.

En 1428, Pierre d’Amboise décide de s’allier à la famille angevine de Bueil, car celle-ci se place sous l’autorité directe de Yolande d’Aragon, la belle mère du roi. Le 28 août 1428 à Tours, Pierre d’Amboise se marie avec Anne de Bueil, la fille de Jean IV de Bueil comte de Sancerre et de Marguerite dauphine d’Auvergne. De cette union, neuf garçons et huit filles vont naître entre 1429 et 1461. Le frère d’Anne de Bueil est Jean V de Bueil, amiral de France sous Charles VII et l’auteur du traité romanesque de chevalerie « Le Jouvencel ». Durant la guerre contre les Anglais, Pierre d’Amboise suit son beau frère Jean de Bueil dans des combats d’escarmouches dans les pays de Loire. Comme beaucoup de seigneurs français, il apprend la maîtrise d’une instruction militaire, politique et littéraire, à travers une éducation familiale intégrée dans la culture aristocratique du XVe siècle. Jean de Bueil a laissé un témoignage de cette éducation dans son roman  « Le Jouvencel ».

« Si me semble que les grans seigneurs et gentilzhommes, quant ils vuellent applicquer leur enffans à la guerre, ne doivent point  avoir honte de les mettre en au commencement soubz la main et conduite d’aucun bon cappitaine, sans leur bailler estat ne serviteur, par quoy ilz se puissent trop tost congoistre. Et, quant on le fait ainsi et qu’ilz ont esprouvé les durs faiz, la pesanteur et le travail de la guerre et ilz parviennent à avoir charge et gouvernement d’autres, ilz les scevent mieulx entretenir et congoissent plus parfaitement l’usance de la guerre. A ceste cause avoient tous les parens et amys du Jouvencel mys iccellui en la conqueste et exercite des armes pour estre apprentis et lui laissoient avoir plusieurs souffraites comme aux autres.

Les seigneurs de Chaumont et de Bueil participent à la défense d’Orléans en 1429, au côté des seigneurs du pays de Loire et de Jeanne d’Arc. Pierre d’Amboise est l’un des capitaines d’arme du roi dans la cité assiégée et sa présence au siège d’Orléans est attestée dans une chronique théâtrale du XVe siècle intitulée « Mistère du Siege d’Orleans ». Une tirade est attribuée au  « sire de Chaulmont » sur l’honneur de servir Charles VII. « Quant a de moy, je veuil servir le Roy, mon chier seigneur sire, a son bon voloir et plaisir ». En juin 1433 au château de Chinon, Pierre d’Amboise participe au complot organisé par Jean de Bueil, sous la conduite du comte de Richemont Arthur de Bretagne et du comte du Maine Charles d’Anjou, contre Georges de La Trémoille le premier favori de Charles VII qui est en conflit politique avec la maison d’Anjou à cette époque. L’influence politique de Yolande d’Aragon sur Charles VII installe une nouvelle clientèle angevine au Conseil royal, à laquelle le seigneur de Chaumont prend une part active. Sous la recommandation du comte de Richemont pour son parti angevin, Pierre d’Amboise est nommé au Conseil royal par Charles VII durant le second semestre 1435.

En 1436, Charles VII retient Pierre d’Amboise comme chambellan en lui allouant 1200 livres tournois de pension, car celui-ci se trouve également au service du duc de Bourbon. Pierre d’Amboise se trouve directement sur la ligne diplomatique séparant les influences de l’Ouest (Orléans, Anjou) et ceux de l’Est (Bourbon, Auvergne). Il devient un des membres permanents du Conseil, pour la période de 1436 à 1439 comme le signale le Héraut Berry «  En ce temps estoient en gouvernement devers le Roy, christofle de Harecourt, le sire de chaumont et maistre Martin de Gouge, evesque de clermont. ». Le seigneur de Chaumont a siégé au Conseil royal pendant une période de treize trimestres consécutifs entre 1436 et 1439. Son influence est néanmoins restreinte par le poids des princes qui siègent également au Conseil, car Charles du Maine et l’ancien connétable de Richemont demeurent les principaux dirigeants du parti angevin.

De son côté, Charles VII s’oppose à l’influence de ses puissants cousins en nommant les partisans d’un parti à l’autre pour maintenir un équilibre difficile, dans le but de garder le contrôle de son propre pouvoir au sein du Conseil royal. Lors des États généraux du Dauphiné que préside le roi en mai 1439, une aide financière de 28 000 florins d’or est octroyée pour la défense des territoires du Centre et de l’Auvergne. Dans la redistribution de cette aide par Charles VII, on retrouve parmi les bénéficiaires Pierre d’Amboise en date du 21 mai 1439 dans une quittance originale provenant des Archives Nationales { A.N. dossier Amboise. C.f. ms. s. fr. 4805; fo. 227 v.} Certifiant le don de la somme allouée de 2000 florins au  « sire de Chaumont et membre du grant Conseil du Roy ».

Pierre d’Amboise participe aux délibérations du Conseil royal en contre signant les ordonnances royales pour contraindre les hommes d’armes à respecter l’ordre du roi lors des États généraux d’Orléans en Août et septembre 1439. En référence, une ordonnance royale de Charles VII concernant la réduction des sergents à cheval et l’exercice de leur office porte sa signature « donné à Orléans, le XXIIIIe jour d’Aoust de l’an de grace mil IIII XXXIX et de nostre regne le XVIIe. Signé par le Roy. M. Charles d’Anjou, M. le Bastard d’Orléans, l’Arcevesque de Vienne, le sire de Chaumont. » .

Au service du roi, le seigneur de Chaumont n’oublie pas sa fidélité féodale envers l’un de ses suzerains les plus importants, le duc Charles d’Orléans, qui est toujours dans les prisons de Londres, depuis la défaite d’Azincourt. On le trouve parmi les seigneurs qui s’engagent le 17 décembre 1439 à payer une caution de 4000 saluts d’or chacun, comme gage de rançon pour la liberté du prisonnier. Un mécontentement féodal se fait sentir contre les mesures de Charles VII, et cette colère gagne du terrain parmi les serviteurs du roi, au lendemain des Etats généraux à Orléans.

Une rébellion éclate en Poitou contre les ordonnances de Charles VII dès la fin de décembre 1439, car le dauphin Louis y a été nommé Lieutenant général du roi pour rétablir l’ordre et punir les gens d’armes réfractaires aux ordonnances. Entre décembre 1439 et février 1440, Louis soumet plusieurs groupes de routiers et gens de guerre isolés obéissant fidèlement à son père. Cependant, de nombreux grands seigneurs rejoignent le mouvement de cette révolte seigneuriale qui porte le nom de « Praguerie », et une coalition du centre de la France se forme avec pour principaux meneurs, les ducs de Bourbon et d’Alençon, soutenus partiellement par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui paie lui-même le solde de la rançon du duc Charles d’Orléans pour discréditer le roi de France. Laurent Busseau copyright 2003.

Le complot devient important autour de plusieurs princes de sang comme le rappelle l’historien Jean Kéhervé. « La renaissance de l’agitation princière ajoute à la confusion : Alençon, Bourbon, Bretagne, Dunois, Armagnac, La Trémoille complotent; la conspiration échoue en 1437, mais renaît en 1440, quand le dauphin Louis se laisse entraîner dans l’aventure de la Praguerie, à laquelle se joignent nombre de capitaines de l’armée royale. ». Cette Praguerie exprime clairement la difficulté d’adaptation politique et sociale de la noblesse de sang face au retour d’une autorité royale. Les grands seigneurs refusent un contrôle royal sur les bénéfices ecclésiastiques et la création des compagnies d’ordonnances royales. Ce refus va se transformer en un véritable coup d’État contre Charles VII, dont le dauphin Louis va devenir le prétexte politique.

L’influence et la responsabilité de Pierre d’Amboise dans la Praguerie

Nommé capitaine de Touraine au château de Loches fin 1439, Pierre d’Amboise s’intègre mal au sein des nouvelles structures de l’État royal, car ses convictions politiques le portent à suivre l’influence de ses protecteurs, principalement Charles de Bourbon. La participation de Pierre d’Amboise à cette rébellion contre Charles VII est également lié à sa perte d’influence au sein du Conseil royal, car il est éloigné du parti angevin à cause de son clientélisme politique auprès du duc de Bourbon. Le conflit politique entre les Angevins et les autres seigneurs influents au Conseil du roi va se retrouver dans la rébellion contre Charles VII.

Lors du conflit, plusieurs chroniqueurs du XVe siècle décrivent longuement les étapes des évènements, où Pierre d’Amboise est un acteur central dans le complot trahissant toute la confiance royale. Le témoignage du chroniqueur Matthieu d’Escouchy  implique directement Pierre d’Amboise comme l’un des responsables de cette rébellion contre l’autorité royale. « L’an mil CCCC quarante le roy saichant veritablement que monseigneur le daulphin avoit entreprins d’avoir le gourvernement du royaulme de France et mettre le roy son père quasi en tutelle, et ne vouloit croire le conseil de Monseigneur de la Marche, auquel le roy l’avoit baillé pour le gouverner, mais dist audit seigneur de la Marche qu’il ne seroit point subject à luy, comme il avoit esté, mais luy sembloit qu’il feroit bien le prouffit du royaulme de France. Si se aida en icelle compaignie du duc de Bourbon, du duc d’Allençon, de Anthoyne de Chabannes, conte de Dampmartin, Jehan de la Roche  seneschal du Poitou, de messire Pierre d’Amboyse, seigneur de Chaulmont. Et tout ce venu à la cognoissance du roy assembla très grosse armée pour aller deffaire son filz le daulphin et ses gens, desquelz ils nommoient les Pragoys. »

Matthieu d’Escouchy confirme également que le seigneur de Chaumont est l’instigateur qui influence directement le dauphin Louis à entrer en rébellion contre l’autorité royale de son père,  «  durant le voyage que le Roy alla et parlé à Paris et du retour aux trois Estas dernierement tenus à Orléans, s’en vint avec le Roy et mondit seigneur le Daulphin qui venoit de Languedoc ; avec lequel il [ le duc de Bourbon] commenca dès lors, par le moyen de Chaumont et de sa femme, à mettre la division entre le Roy et mondit seigneur le Daulphin, et à le seduire à faire tout ce qui a esté fait despuis jusques au jour d’Huy. ». Le fait important à retenir est que le seigneur de Chaumont pousse à la rupture Louis bien avant son arrivé en Poitou. Laurent Busseau-copyright 2003

En février 1440, Louis se laisse définitivement convaincre par les grands seigneurs arrivés en Poitou et il décide de prendre les couleurs des insurgés contre son père. Louis  renvoie les capitaines et conseillers de Charles VII présents en Poitou sous le prétexte « qu’il ne se voulloit gouverner par son ordonnance, mais voulloit user de sa voullenté, que plus ne seroit tenu subjet comme il avoit esté le temps passé, et qu’il sembloit qu’il feroit tres bien le proffit du royaume. »

Anne de Bueil, dame de Chaumont est elle aussi très active dans le conflit contre l’autorité royale, tandis que son frère Jean de Bueil reste à l’écart de la révolte. Enguerran de Monstrelet décrit le complot des princes qui se réunissent pour prendre le contrôle de l’autorité royale. Il indique la volonté des seigneurs rebelles de mettre en tutelle le dauphin. « Ouquel lieu (la ville de Moulins) se alièrent avec lui de dessudit duc de Bourbon, le duc d’Alençon, le conte de Vendosme, les seigneurs de La trémoille, de Caumont et de Prie, avec plusieurs aultres nobles hommes et seigneurs. Si estoient leur intencion que le dessusdit Dauplhin de France auroit seul le gouvernement et povoir du royaume de France, et que le Roy Charles son père seroit mis comme en tutelle et gouverné par eulx. ». Les princes de sang veulent faire prisonnier Charles VII en Poitou et laisser la régence du royaume au dauphin Louis pour mieux garder le contrôle politique du pouvoir royal.

La part active du seigneur de Chaumont dans cette Praguerie féodale est également importante au niveau militaire. Au nom du duc de Bourbon,  il refuse d’ouvrir les portes du château de Loches à Charles VII, qui se dirige avec ses troupes vers le Poitou pour éteindre l’insurrection. Il influence son propre réseau familial pour tenir tête au roi, ceci au mépris du serment de fidélité. La participation de Pierre d’Amboise a touché directement à la stabilité de la monarchie, car plusieurs de ses parents sont présents dans la révolte. Son beau frère Antoine de Prie, seigneur de Buzançais et Grand Queux du roi Charles VII avait épousé Madeleine d’Amboise, la sœur du seigneur de Chaumont. Le seigneur de Cyran Anthoine Guenand, nommé Gunaut dans les chroniques, se retrouve dans le parti du duc de Bourbon. Il est cousin germain avec le seigneur de Chaumont par sa tante Jeanne Guenand, qui est la mère de Pierre d’Amboise.

Le Héraut Berry condamne profondément la trahison des seigneurs et des gens d’armes qui se sont détournés de l’ordre royal. Le chroniqueur royal donne les noms des différents seigneurs qui participent à la révolte contre l’autorité royale, en précisant les liens de parenté qui unissent certains capitaines au seigneur de Chaumont. « Le Roy sceut ces nouvelles; si se mist tantost a chemin pour aller après, et ordonna le seigneur de la Creste, Yvon du Puy et plusieurs autres cappitaines , lesquieulx se demourerent a Beaulieu par son ordonnance pour garder le païs de Touraine a l’encontre de ceulx du chastel de Loches que le seigneur de Chaumont avoit mis es mains de mondit seigneur de Bourbon; et estoit dedans cappitaine de par ledit de Bourbon, tant de la place comme des gens d’armes, Anthoine Gunaut, parent dudit seigneur de Chaumont, natif de Touraine, et Archambault la Roque, du païs de Rouergue. Lesquieulx firent guerre et dommaige es païs de Touraine et de Berry, et faisoient escarmouches sur ceulx de beaulieu et estoit la dame de Chaumont dedans ledit chastel tant comme le debat dura. ».

La victoire militaire et politique de Charles VII sur la Praguerie

Entre mars et octobre 1440, Charles VII réduit la rébellion en Poitou et en Auvergne puis remet dans l’obéissance le dauphin Louis dans la ville de Moulins, qui est la capitale du duc de Bourbon. Il négocie sur place la soumission des plus importants seigneurs de la révolte, après sa victoire militaire et politique sur la coalition féodale montée contre son autorité. Charles VII joue de son bon droit pour épargner les grands seigneurs encore fort utiles à la reconquête, en laissant ceux-ci exprimer leurs « plaintes et demandes faictes au conseil du Roy ».  Matthieu d’Escouchy nous donne des détails sur le jeu politique de Charles VII pour saper le pouvoir du duc de Bourbon.  « Tant par doulceur que par force d’argent qu’il donna aux cappitaines de mondit seigneur de Bourbon, qu’il eust serment d’eulx de tenir les ordonnances. ect.. (sic) Et tout ce fit mondit seigneur de Bourbon pour rompre les ordonnances et armée du Roy; de laquelle chose faire il a esté tousjour bien acoustumé. »

Néanmoins, les capitaines et seigneurs qui ont trahi leur serment envers la couronne de France sont exclus des lettres de rémission, à l’exemple de Pierre d’Amboise qui en demeure l’un des principaux meneurs aux yeux du roi. Lors de leur entrevue de réconciliation à Moulins en octobre 1440, le dauphin Louis et Charles VII s’opposent sur le sort réservé aux gens de l’Hôtel du dauphin, principalement pour Pierre d’Amboise et Antoine de Prie. La vindicte royale envers les capitaines rebelles se traduit par une réponse cinglante de Charles VII à la recommandation de pardon de son fils, envers les gens de son Hôtel. Le chroniqueur Enguerran de Monstrelet rapporte les faits qui indiquent clairement le mécontentement de Charles VII vis à vis de ses anciens officiers, à commencer par le seigneur de Chaumont et son beau frère de Prie.Laurent Busseau copyright 2003

« Et de rechief, présans, tous ceulx de son conseil, lui requirent très humblement qu’il luy pleust pardonner son maltalent aux dessusdiz trois seigneurs de La Trémoulle, de Caumont et de Prie. Et le Roy respondi qu’il n’en feroit riens. Mais il estoit assés bien content qu’ils retournassent chascuns en leurs maisons. Et adonc dist le Daulphin au Roy. « Monseigneur, donc faut il je m’en revoise; car ainsy leur ay promis. » Et lors, le Roy, non content de ceste parolle, respondi à ce et lui dist : « Loys, les portes sont grandes ouvertes, et se elles ne sont assés grandes, je vous en feray abatre seize ou vint toises du mur pour passer ou mieulx vous samblera. Vous estes mon fils, et ne pouvés obligier à quelque personne sans mon congié. Mais s’il vous plaist en aler, si vous en alés, car au plaisir de Dieu nous trouverons aulcun de notre sang qui nous aideront mieulx à maintenir notre honneur et signourie que encore n’avés fait jusques à cy ».

Les conséquences politiques après l’échec de la Praguerie

Les conséquences de la Praguerie sont importantes pour la consolidation du pouvoir royal. Le soutien des Angevins à Charles VII met en évidence une cohésion stratégique qui forme l’axe principal de la reconquête politique et militaire du roi de France sur l’ensemble de son royaume. La méfiance et la rivalité entre Charles VII et son fils Louis vont continuer de grandir au point au le roi envoie son héritier en Dauphiné pour l’éloigner de la cour en 1446. Autres conséquences, durant la lutte de reconquête que menèrent  les troupes royales contre les insurgés, Pierre d’Amboise perd beaucoup de biens durant sa participation à cette révolte. Il subit de nombreux préjudices économiques, notamment avec les dégâts et les pillages effectués par les gens d’armes du roi sur ses terres de Touraine. Comme décrit le Héraut Berry « Cependant fut prins Montrichard par le boulevart du chastel, lequel on refaisoit, et auscuns de ceulx qui le refaisoient y bouterent les gens du Roy; et a prandre la dicte place estoient conduiseurs Jamet Tilloy, cappitaine de Bloys, et Fouquet Guydas, cappitaine d’Amboise. lesquieux trouvèrent le chastel (Montrichard) bien garny de vaisselle d’argent, de tappiserie et d’aultres meubles largement, qui estoient oudit seigneur de Chaumont. »

Au bord de la ruine et éloigné officiellement de la cour de Charles VII, Pierre d’Amboise ne perd pas toutefois son influence politique, car il reste un courtisan important. Ses nombreux domaines donnent à Pierre d’Amboise une puissance seigneuriale que Charles VII ne peut pas négliger. En 1445, Pierre d’Amboise est présent dans les tournois chevaleresques organisés par René d’Anjou dans sa principauté de Lorraine. Ces « Joustes de Nancy » fêtent les fiançailles entre la fille de René d’Anjou et Henri VI roi d’Angleterre. Pour la circonstance, la cité de Nancy a une dimension politique dans le contexte des rapports entre la France et la Bourgogne. Après la Praguerie, la politique royale de Charles VII s’oppose à l’unification bourguignonne entreprise par Philippe le Bon, entre le Luxembourg, son propre Duché de Bourgogne et ses possessions au Pays Bas. La présence militaire des princes et seigneurs de France en Lorraine est également une preuve de leur fidélité à la couronne. Avant le tournoi, ils participent à une expédition militaire organisée par le roi de France et René d’Anjou contre la place de Metz, pour couper la liaison entre le nord et le sud des domaines du duc de Bourgogne.LaurentBusseau copyright2003

Lors du tournoi organisé par René d’Anjou, le camp du roi de France porte l’emblème personnalisé de Charles VII, avec les émaux aux armes de France (fleur de lys) identifiés par la livrée de couleurs blanc et bleu. Pierre d’Amboise y est mentionné comme monsieur de Chaumont sous les couleurs royales dans les registres du tournoi de Nancy de 1445. « Monsieur de Chaumont portant livrée de velours blanc et bleu ; larmes d’or ; campanes d’argent doré. Livrée de damas parti blanc et bleu ; lettres d’or à sa devise sur le cimier du cheval, et de damas blanc et bleu sur son cheval de parement et de sa suite. Il emprunte les trompettes et les clairons du comte de Foix ». Cette participation de Pierre d’Amboise aux joutes de Nancy confirme sa soumission politique au roi, mais il ne reviendra jamais à la cour de Charles VII. Son retour au Conseil royal va s’effectuer au début du règne de Louis XI entre 1461 et 1464. A nouveau conseiller royal, Pierre d’Amboise participera à une autre révolte contre Louis XI en 1465, dite la guerre du « Bien Publicque », où il perdra à nouveau la confiance du nouveau roi de France jusqu’à sa mort en 1473.

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CONTEXTE HISTORIQUE

Charles VII et le domaine royal

Né à Paris le 22 février 1403, Charles de Valois (1403-1461) est le troisième fils du roi Charles VI et d’Isabeau de Bavière. Devenu dauphin de France en 1417, après la mort successive de ses frères aînés, Louis de France en 1413 et  Jean, duc de Touraine, mort en 1417. Charles prend le titre de roi de France à partir de 1422, au décès de son père Charles VI. Le domaine royal de Charles VII possède le Poitou et le Berry. Rattaché au domaine royal depuis 1252, le Berry était devenu l’apanage de Jean de France, troisième fils de Jean le Bon, en 1360. Ce dernier possédait déjà le comté de Poitiers depuis 1356, auquel va s’ajouter une partie du duché d’Auvergne en 1361 qu’il agrandit par son remariage avec Jeanne d’Auvergne en 1389. Après la mort du duc Jean de Berry sans héritier mâle pour lui succéder en 1416, le Berry revient au roi Charles VI qui le donne en apanage à son deuxième fils Jean en 1417. A la mort du dauphin Jean, le futur Charles VII reprend l’apanage de la maison de Berry comme dauphin de France en 1418.

L’origine du mot Praguerie

Le terme Praguerie est relié à la révolte du réformateur tchèque Jan Hus (1369-1415), qui crée le mouvement hussite en Bohême. Il commence sa lutte au sein de la faculté de théologie de la ville de Prague, contre la corruption de l’Église romaine. Cette rébellion hussite donne son  nom à la révolte de la noblesse française par la propagande du pouvoir royal. La Praguerie française devient une hérésie contre l’autorité royale temporelle et spirituelle et la Pragmatique Sanction de 1438, éditée par Charles VII.

Les principaux princes révoltés

Charles 1er duc de Bourbon, grand prince de France et cousin de Charles VII. La maison de Bourbon est la plus ancienne lignée royale, car elle avait été donnée par Louis IX, dit Saint Louis, à son dernier fils Robert comte de Clermont. Durant le XVe siècle, les terres des Bourbon sont placées au cœur du royaume de France, comprenant les duchés de Bourbon, d’Auvergne et les comtés de Forez, Clermont et de Beaujeu. Les Bourbon tenaient également une partie du Dauphiné d’Auvergne et les comtés de Vendôme et de Montpensier. Mosaïque éclatée, le duché Bourbon contrôlait les axes de communication entre le domaine royal au nord de la Loire et le Languedoc, mais également les routes vers la Méditerranée.

Jean V duc d’Alençon  est conseiller du roi Charles VII dès 1423, mais il participe à plusieurs complots contre l’autorité royale avec le duc de Bourbon en 1437 et lors de la Praguerie. On le signale encore conseiller en 1443. Le duché d’Alençon représente un apanage modeste attribué par le roi de France Philippe VI de Valois à son frère Charles au XIVe siècle. Il comprend principalement les domaines de Domfront et de la Perche aux limites de la Normandie.

Récapitulatif chronologique des révoltes populaires au XIVe siècle.

1302 – Les matines brugeoises : soulèvement des artisans de Bruges contre l’aristocratie militaire et le pouvoir royal sur lesquels la grande bourgeoisie s’appuyait pour maintenir ses privilèges

1324-1328 – Le mouvement des Karls soulève les campagnes puis les villes de Flandre

1345, 1349, 1350 – Luttes entre les tisserands et les foulons de Gand, Ypres et Bruges pour l’obtention de pouvoirs municipaux

1347 – Révolte du peuple romain conduit par Cola di Rienzo contre la grande noblesse romaine

1357-1358 – Révolte de la bourgeoisie parisienne conduite par Etienne Marcel

1358 – Jacquerie : révolte paysanne en ïle-de-France

1378 – Révolte des ciompi à Florence qui met aux prises le popolo minuto (petit peuple) issu des Arts mineurs et le popolo grasso (les patriciens) occupant les Arts majeurs, en vue de dominer le gouvernement de la ville.

1381 – révolte des travailleurs en Angleterre conduite par Watt Tyler suite à l’imposition d’un nouvel impôt

1382 : « harelle » de Rouen ; révolte des Maillotins à Paris (révolte urbaines)

1382 – révolte en Flandre contre le roi de France et le comte

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES  PUBLIEES

BUEIL, Jean de, Le Jouvencel, éd. Par FAVRE Camille et LECESTRE Léon, 2 vol., Paris, Renouard, Société de l’Histoire de France, 1887-1889.

ESCOUCHY Matthieu, Chronique de Matthieu d’Escouchy, Beaucourt Gaston de éd Paris, 1863.

LE BOUVIER, Gilles, dit le Héraut Berry, Les Chroniques du roi Charles VII, Paris, Librairie C. Klincksieck, 1979.

MONSTRELET, Enguerran de, Chronique d’Enguerran de monstrelet, Douet-d’Arcq éd., Paris, t.V, 1861.

CAFFIN DE MÉROUVILLE, Michel, Le beau Dunois et son temps, Paris, Les Sept couleurs, 1960.

CONTAMINE, Philippe, Guerre, État et Société à la fin du Moyen-Age : études sur les armées des rois de France 1337-1494, Paris, Mouton éditeur, 1972.

VALE, Malcom, Graham, Charles VII, London, EYRE METHUEN, 1974.

KEHERVÉ, Jean, Histoire de la France : la naissance de l’État moderne 1180-1492, Paris, hachette, 1998.

ALLMAND, Christopher, « Entre honneur et bien commun : le témoignage du Jouvencel au XVe siècle. », dans Revue Historique, no 611de juillet-août, Paris, PUF, 1999.

FAVREAU, Robert, « La Praguerie en Poitou », dans B.E.C  [Bibliothèque de l’Ecole des Chartes], t. CXXIX, Paris, 1971, p.277-301.

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